Beartooth Mountain





















La diligence était dirigée d’une main sûre et fière par le célèbre Will O’Neal. Elle filait à vive allure dans les plaines arides du Nebraska. 
A l’intérieur, ballotté en tout sens, Valente Pacciatore essayait de consulter tant bien que mal ses notes.  C’était difficile de se concentrer avec tout ce fracas. Il froissait ses feuilles en les serrant de toutes ses forces pour ne pas perdre l’équilibre lorsque les roues bondissaient sur des cailloux. Puis il passait son mouchoir dans ses cheveux et sur son front pour en enlever la poussière et la sueur.  Il regardait une grande carte des Etats-Unis dépliée sur le siège en face de lui et essayait de comprendre son parcours, en suivant la ligne noire du tracé de la diligence avec le bout de son doigt.
Posée à sa gauche, une serviette recouverte de soie bleue, brodée de singes se baladant au milieu de feuilles de figuier. A l’intérieur, ses notes en désordre. Il écrivait toujours sur des papiers volants. A sa droite un tas de journaux un peu jaunis. Il prit le premier de la pile. C’était un numéro des « Echos du Montana » qui avait déjà deux ans. Il tourna le plus délicatement possible les pages pour retrouver le petit paragraphe qu’un de ses assistants avait encadré. Il y était question d’une étrange disparition de mineurs, là-bas, dans les montagnes de Beartooth.
Mais il faut parler aussi de ce surprenant texte trouvé dans « Les murmures de Beartoth Mountain City ».
On y apprenait qu’un ivrogne avait aperçu dans les forêts aux alentours de la ville un âne à deux têtes. L’homme était imbibé d’alcool et mort quelques jours plus tard, personne n’avait fait attention: Un âne à deux têtes, peste noire, ces informations avaient de quoi attiser la curiosité.
L’imagination déjà en ébullition, V.P n’avait pas mis plus d’une seconde à décider du voyage,.
Le 4 août, après 93 jours et 15 heures passés dans des bateaux, des trains, des diligences, il arrivait enfin dans la ville de Beartooth Mountains City, Montana.
Il était minuit cinquante deux minutes sur la tour de la haute horloge en bois plantée bien droite à l’entrée de la ville, le ciel était sans nuages et la lune noire.
Valente ne pensait plus qu’à dormir. La diligence s’était arrêtée dans l’artère principale de la ville devant le seul hôtel convenable. Tout était sombre et silencieux, excepté une énorme bâtisse qui brillait de mille feux au bout de l’avenue et dont lui parvenaient les bribes d’une fête ravageuse. Sur le toit scintillaient les belles lettres rouges du,« Donkey Burger ».
Un tatouage de feu dans la nuit.
Mais pour l’heure, il fallait dormir. Se détournant des mystères qui l’attiraient, il poussa d’une main molle la porte qui le mènerait à un lit et à des idées claires. Pendant ce temps, le solide Will O’Neal usait de tous ses muscles pour faire descendre l’imposante et mystérieuse malle de V.P attachée sur le toit.
Valente eut le sommeil parcouru de frissons. Il entendait rire et se baladait dans une jungle mauve.
Les arbres dégoulinaient de peinture. Il finissait par s’y engluer.
Et toujours ces rires atroces... Le matin, il prit son petit-déjeuner avec Will. Will l’informa qu’il quitterait la ville dans neuf jours au maximum. Le ciel était sans nuages. Le soleil cognait sévèrement. Pas un souffle de vent.
Devant lui, Beartooth Mountains City, ville de bois bâtie dans une vallée. Un véritable gruyère gorgé d’innombrables galeries aux éclats dorés. Les rues principales étaient très animées autour du ” Donkey Burger ”, puis les maisons s’espaçaient de plus en plus jusqu’à se perdre dans les bois, montagnes puis ravins. La ville n’était pas très peuplée, mais traversée par des voyageurs, des aventuriers, des chercheurs d’or, des caravanes allant plus loin encore dans les terres, jusqu’à la mer...
Peste noire, il aurait fallu des dizaines de doigts pour compter les saloons. Plus malfamés les uns que les autres...  Au milieu de cela le “Donkey Burger”. Un des restaurants les plus respectables où mangeait toute la ville. Des pouilleux à la petite bourgeoisie locale, tous étaient bienvenus. Tous se tenaient égaux selon les mêmes rites.
C’étaient les fameux Frères McTwead, Angus et Duncan, qui tenaient l’établissement. Et ce qu’il faut dire, c’est que personne, personne ne les avait jamais vu.
Le Donkey était composé de trois immenses granges collées l’une à l’autre. La première c’était l’écurie. Dans l’autre on servait et dans la dernière il y avait les cuisines. Seul Georgie, le responsable pouvait y entrer: C’était un homme grand un peu efféminé avec sa moustache finement taillée et son petit gilet rayé, jaune et noir.
A 20h05 précises, Valente poussa la porte de la salle principale. Elle était bondée. Il se faufila vers une place à peu près libre dans un coin du bar. Il voulait déguster la spécialité, Spécial Burger avec un bon verre de Wisky.
Georgie le servit. Des dizaines de volutes de cigarettes formaient sous le toit un immense nuage gris de fumée. Les conversations s’animaient. Et il faut le dire, le “Spécial Burger” était délicieux.
V.P passa le reste de la soirée de table en table à butiner le plus légèrement du monde le maximum d’informations. A 2h du matin il cherchait dans le foin de l’étable un trou dans le mur commun avec la cuisine et se planquait dans la crasse attentif au moindre bruit. Vers 4h il trouva avec joie un interstice entre deux planches. Il y glissa son oeil avec anxiété et fut frappé par un éclair violacé.
Puis rien: On venait d’éteindre les lumières de la cuisine.
La semaine suivante, cloué au lit par la fièvre, de grosses gouttes de sueur coulant le long de son corps, il délirait. Le médecin prescrit quelques remèdes à l’aveuglette et la jeune Abigaïl, une des servantes de l’hôtel, s’occupa de les lui administrer.
Dans son délire, il était secoué par les flashs violacés qu’il avait surpris la première nuit. De douloureux spasmes l’agitaient. Et toujours ces rires incessants qui le terrifiaient.
Le dimanche suivant la fièvre tomba et il put manger normalement. Le pire semblait passé.
Abigaïl lui raconta alors le départ étrange de Will O’Neal.
Le regard de V.P se troubla. Il l’attrapa violemment par les épaules et la secoua en posant ses questions. Elle répondit en sanglotant: Le matin même la diligence de Will avait disparu, mais il avait laissé sur la table de nuit de quoi payer la chambre pour la semaine.
V.P resta silencieux, puis il mit la jeune fille dehors.
Il ouvrit sa malle en hâte pour en sortir son appareil photographique. Il ne lui restait que peu de temps. L’esprit confus, il eût du mal à accrocher la pellicule et partit en courant vers l’écurie du restaurant. Dans noir, il mit un long temps à retrouver la faille. Assis devant l’ouverture, il respira profondément, les yeux fermés un instant. La tour sonnait dix coups alors qu’il glissait de nouveau son oeil dans la fente. Ce qu’il vit alors resta à jamais gravé dans ses pupilles. C’était une étrange jungle dont les teintes allaient du mauve au Bourgogne. Au milieu de billots, le pauvre Will était suspendu nu, la tête en bas. Il gigotait comme un diable.
Il entendit ensuite des voix nasillardes: Les deux frères se chamaillaient... 
Son oeil les cherchait derrière les arbres énormes, des arbres à pain, pensa-t’il. Les branches ondulaient comme s’il y avait eu du vent. Enfin les frères sortirent de l’ombre, le couteau tendu vers leur victime.
Peste noire! Deux têtes d’ânes ricanaient sur un seul corps, très sobrement vêtu de noir: Elégant col blanc et jupe plissée. Will ne mit pas longtemps à se vider complètement. Avec le sang les ânes arrosèrent les arbres et vaporisèrent le reste dans l’air. Des gouttes ruisselaient sur les feuilles. Ils découpèrent la viande qui servirait à griller les sandwichs, les fameux ”Special Donkey”. 
V.P ne rêvait pas: Une des plantes, particulièrement vivace, dévora les os du pendu. Les jumeaux se disputaient sans cesse sur les techniques de dépeçage. Un sourire ne quittait jamais leurs visages, mais jamais ils ne riaient. Valente prit sa dernière photo.
Au son du déclic, les monstrueux Frères McTwead tendirent leur tête dans sa direction.
Un courant électrique parcourut sa colonne vertébrale. Il resta un moment glacé par ce silence de mort avant de prendre la fuite. Il titubait dans la nuit et fut ébloui par des éclats de lumières aux fenêtres: Enfin l’hôtel ! Il s’enferma dans sa chambre jusqu’au départ. Il ne dormait presque plus,le corps à l’affût, les mains posées sur deux pistolets chargés. 

Les rires violets suivirent Valente Paciatore durant plusieurs semaines encore.

J.W 2007
PEINTURES_vignettes_2007.html

texte de jonathan wable

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Beartooth Mountain
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