Squallow Wood


texte de jonathan wable





Valente Pacciatore était assis depuis quelques heures à la taverne du« Cow-boy Fringant » de la ville d’Ottawa, Ontario. La queue de Castor qu’il avait commandée marinait dans le jus d’érable. Il n’y toucha pas et repoussa son assiette. C’était une grise après midi de Novembre et penché sur ses notes, il enroulait les doigts de sa main droite dans les longs cheveux et poils de barbe mêlés à ses épais favoris. De la gauche, il tenait sa plume et la trempait dans l’encre rouge. Il gribouillait dessins et notes... Tout ce qui lui venait à l’esprit. Mais il était dans une impasse. Déjà quatre mois qu’il errait dans cette province du Canada. Peste noire, il n’avait rien trouvé!
Pourtant il avait constitué un énorme dossier. Il était venu suite à un racontard étrange entendu dans un bar à New-York, quelques heures avant de prendre son bateau pour le vieux continent. Un vieux trappeur, avait parlé d’une étrange vision qu’il avait eue dans une forêt du Canada proche de la baie d’Hudson. Par une nuit de grand froid, il avait vu passer un écureuil, marchant lentement sur ses deux pattes arrière, une faux à la main. Il n’en avait pas cru ses yeux et criait depuis des mois, à qui voulait l’entendre, qu’il avait vu la mort et qu’elle avait la forme d’un petit écureuil:
« C’est pour ça qu’elle nous attrape ! Qui se méfierait ?... » 
Depuis il fuyait sur toutes les routes, et seule l’eau de vie le desaltérait. Quand il voulut changer de continent, il avait bu tout son argent...
Mais voilà que Valente lui offrait son billet en échange du nom précis de la forêt et de la ville mystérieuses, postait, un télégramme à ses assistants et prenait le premier train.
En quatre mois, il n’avait rien trouvé. L’étude des archives de la région lui permit de lister cinquante-sept disparitions inexpliquées sur une période de trois années et dans un rayon de près de trois cents  kilomètres. 
Trois s’étaient produites durant son séjour. L’une à Huntsville le six novembre, un vieil homme encore en bonne santé. L’autre à Hawkesbury quarante-deux jours plus tard, une énorme femme d’une quarantaine d’années. La dernière se produisit dans les alentours du dix-sept janvier à Brousseville, un jeune homme de vingt-cinq ans. Aucun point commun entre les victimes. Elles étaient seulement toutes assez robustes. Ce qui ne réduisait pas tellement le nombre de candidats potentiels. Il déplia sa carte sur toute la table. Posa son doigt sur chaque ville. Cinquante-sept disparitions pour cinquante-sept villes. De plus en plus éloignées les unes des autres. Comment pourrait-il savoir quelle serait la prochaine ? Il traça un cercle qui englobait toutes les villes où le mystère avait frappé. Il en restait cinq où rien ne s’était encore passé. Il en choisit une au hasard, vers l’est. 
Le soir, il se mit en route pour Monkland.
Il arriva le sept février. Ce n’était pas une très grande ville. Deux mille habitants tout au plus. Mais il ne pouvait pas surveiller tout le monde. Il passa ses journées à dormir et ses nuits à errer discrètement dans les rues, bien blotti dans son énorme manteau de fourrure. Il portait en dessous un petit sac en bandoulière contenant de quoi écrire, son appareil photographique chargé d’une pellicule de six photos et des vivres en cas de traque. Il avait attaché dans son dos des raquettes en cas de besoin. Il emporta aussi une cagoule qui lui donnait dans la nuit l’air d’une ombre errante. Parfois il s’arrêtait un instant, soufflait dans ses mains, buvait une bonne gorgée d’une liqueur forte du pays et repartait. Il aimait voir ses pas dans la neige et en entendre le crissement quand elle s’écrasait.
Un soir de pleine lune, quelqu’un vint vers lui en chantonnant. C’était un pas lourd. Valente resta caché dans l’obscurité. Tout était calme et désert. Il vit passer une énorme ombre et quelques secondes après, ce qu’il avait attendu depuis ces longs mois: L’écureuil, une faux à la main. Peste noire, la mort en personne, pas plus grande que la paume du malheureux bûcheron. L’animal marchait sur ses pattes arrières. Ses pas minuscules étaient comme des petites piqûres dans la neige épaisse. Il les suivit silencieusement, ll’appareil photographique bien en main.
Ils arrivèrent en lisière de la ville. Des flocons de neige commençaient à tomber. L’écureuil s’arréta à quelques pas derrière sa victime et lui lança un gland qui rebondit contre son oreille. L’homme s’arrêta net et ne bougea plus. Il chantait toujours. L’écureuil tendit son immense faux et trancha l’air au dessus des têtes. Il y eut le bruit horrible d’un fil qui claque. Un frisson parcourut le dos de V.P. L’homme ne chantait plus et s’affaissait lentement, sa tête plongeant dans la neige.
L’écureuil ne perdit pas de temps. Il avait posé sa faux contre un arbre à quelques mètres de la scène. Il attrapa dans chacune de ses pattes, un des pouces de l’homme. Valente n’en croyait pas ses yeux. L’écureuil, pas plus haut qu’un gros ananas, trainait sans effort le corps du colosse dans la neige.
Il prit trois photos .
La mort tira sa proie durant deux nuits. Le matin du troisième jour, animal et corps avaient disparu.
Il ne retourna pas à Monkland de peur d’être accusé. Le dix-huit février il était à Ottawa où de nouveau il dépliait la carte sur la grande table. 
Il était persuadé de pouvoir trouver l’endroit où tous les corps avaient été transportés. 
Il devait trouver...
Il lut chaque nom de forêt, de bois, de plaine, chaque nom de carrefour, de lieu-dit, jusqu’au plus reculé de la région. En fin d’après midi il fît appeler au « Cow-Boy fringant » un jeune gars qui connaissait le pays comme sa poche. Pendant des heures il se fit raconter l’histoire de chaque endroit. Vint le tour de la mystérieuse forêt de Squallow Wood: 
« Personne ne met jamais les pieds dans la jungle maudite des bois de Squallow Wood. Personne n’en revient jamais ”, entendit-il.
V.P était déjà en route. Il erra des jours dans les sentiers tortueux de la forêt démoniaque. Par endroit il n’y avait même pas de neige tellement les branches étaient touffues. Rien ne passait, pas même un rayon de lumière. Il avait l’impression d’être entré dans un monde où ne restait que la nuit. Il avait froid, mais ne faisait aucun feu: il était bien décidé à revenir vivant de cette forêt. En s’enfonçant dans les bois il attachait aux arbres des petits fils bleus très légers pour retrouver son chemin.
Au matin du sixième jour, la végétation devint encore plus dense, plus hostile. Il dut ramper. Ce n’était plus des arbres, non, mais des milliers de branches tordues, enchâssées les unes dans les autres. 
Une muraille de griffes, pensa-t’il.
Enfin, un petit rayon de lumière! Il sortit son appareil et avança très lentement. Il savait qu’il ne pourrait pas s’aventurer plus avant. Il était prêt à tout, mais ...
Les bois moins touffus à présent étaient baignés dans une lumière  douce de fin d‘après-midi. Au centre de cette grande arène forestière il vit trois arbres gigantesques. Il vit entre ces larges troncs, des centaines de corps morts suspendus dans le vide. Il vit des centaines d’écureuils vivants s’activer comme des fourmis.
Peste noire, c’était une ville !
Nous étions le vingt-sept février. La dernière victime dont il eût connaissance, Maggie Laliberté, trente-deux ans, originaire de Newbliss se balançait à la branche d’un petit arbre, un hêtre sans doute, sur la droite de la cité. 
Il vit alors les petites pattes d’un écureuil vider scrupuleusement le contenu du corps puis l’enduire d’une mystérieuse préparation noirâtre.
Il resta des heures à observer l’activité de la ville des Morts. Il prenait mentalement des notes qu’il se répéta pour ne rien oublier pendant les longs jours-23 exactement- que dura son retour. Il ne put faire autrement que ramper à l’envers pour sortir de son trou.
Il se perdit. Il mangeait des fougères.
Le matin du treizième jour, affamé réussit à tuer un écureuil. La bête n’était pas très charnue, mais lui permit de survivre. 
Il fut à Ottawa le vingt-deux mars, où il resta alité 23 jours et 23 nuits. 

© J.W 2007http://blorzk.livejournal.com/PEINTURES_vignettes_2007.htmlPEINTURES_vignettes_2007.htmlshapeimage_1_link_0
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Beartooth Mountain
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Squallow Wood

© hélène delprat 2008 et NausicaMedia