Görlitz


texte de jonathan wable





Valente Pacciatore se tenait bien caché dans l’ombre d’un porche. Il était certain que G. passerait par là pour se rendre à la maison du Comte Von Blöderlöwe, et guettait les mouvements de la rue depuis quelques heures déjà. 
Au moment même où il se disait qu’il l’avait sans doute râté, il apparût enfin. Le jeune Gerhard courait et son sac en bandoulière tapait contre sa cuisse. 
V.P sortit de sa cachette pour le suivre à bonne distance. Il pouvait maintenant le voir frapper à la porte du Comte tout en remettant son veston bien droit. Personne ne vint ouvrir, et Gerhard  frappa à nouveau trois coups. Valente Pacciatore s’impatientait. Il était tellement pressé de ce qui allait suivre. Depuis trois mois et demi qu’il était arrivé à Görlitz, c’était le moment qu’il avait tant attendu. 

L’énorme gouvernante ouvrit enfin et demanda ce que c’était et pourquoi c’était. Gerhard, grande asperge d’incompétence, en perdit presque son latin, tout petit qu’il était soudain, debout mais courbé, trois marches plus bas. 
Elle le toisait d’un œil sévère. 
Valente essayait de se souvenir de son nom. II l’avait noté quelque part. Il tourna sans succès quelques pages de son carnet et regarda à nouveau le visage. La femme avait une tête à s’appeler B. Ou alors G. Il continuait de chercher tandis qu’elle faisait entrer le visiteur et ce n’est qu’une fois la porte refermée qu’il lui revint: H.! 
C’était pourtant si simple.

Commençait maintenant le moment le plus délicat de la mission de V.P: escalader une rangée de haies et de murets pour arriver derrière la maison du Comte. Il ne fallait pas se faire voir. Il ne fallait pas se faire dévorer par les chiens.
Une demi-heure plus tard, Valente se tenait bien caché dans les feuilles du grand arbre au centre du jardin. Essoufflé, il avait perdu une partie de son pantalon à cause d’une boule de poil hargneuse qu’il avait piétinée par mégarde et réveillée. Dans  les branches, il avait une vue parfaite sur l’immense véranda du Comte. Haute de trois étages au moins, elle était remplie d’espèces plus étranges les unes que les autres. Il pouvait aussi entendre des curieux chants d’oiseaux. 
Il s’imaginait alors que la cape Céladon du Comte était d’une laine tissée de sons et de feuilles...
La véranda avait presque la forme d’un rond, coupée bien après l’arc de cercle par la façade de la maison. Deux portes permettaient de passer dans les pièces de la demeure, une à droite et une à gauche. Seule une grande ouverture au centre de la vérrière donnait accès au jardin.
La végétation envahissait tout sauf les petites allées carrelées entre les portes. Au centre de la serre, une table et trois chaises en fer blanc. Leurs motifs - des chiens et des serpents entrelacés - étaient ciselés aussi finement que de la dentelle. 
V.P observa le Comte longuement dans son jardin d’hiver et nota les specimens étranges qu’il voyait: Nénuphars phosphorescents, citronniers aux feuilles violacée... Les mâchoires acidulées qui se refermaient sur les insectes et les engloutissait le firent tressaillir.
Une autre chose le troublait d’avantage. Alors qu’il reposait  ses jumelles, il lui sembla que c’était en fait le Comte qui l’observait...
Il aperçut -presque de dos par rapport à lui- Gerhart, le grand benêt, prendre des notes, et en face, dans un recoin obscur  et verdâtre,  le Comte Von Blöderlöwe. On ne voyait que ses jambes croisées et aussi ses bras faire lentement quelques courbes accompagnant ainsi le fascinant mystère qu’il devait susurrer. 
Valente prépara son appareil photographique et attendit. Il ne pouvait prendre que six photos, six, et il faudrait que ce soit les bonnes. Il ne loupa rien: Quel spectacle ! 
Il vit la grosse H. servir le thé et le jeune visiteur le savourer, tenant sa tasse délicatement entre deux de ses doigts fins, la soucoupe dans l’autre main. Il vit la tête du jeune homme tomber raide sur ses notes et la gouvernante traîner le corps mort en cuisine. Il ne le vit pas rôtir à la broche, Quelques heures plus tard l’imposante gouvernante réapparut. Elle poussait un chariot sur lequel était étendu le jeune imprudent, une pomme dans la bouche et du persil dans les oreilles. 
Le Comte, lui, n’avait pas bougé d’un poil durant toute la cuisson et il se pencha  pour humer le délice tant attendu.
Enfin son visage sortait de l’ombre.
Valente était au comble de l’excitation. Peste noire, un lion!
 Le Comte Von Blöderlöwe avait le visage  d’un lion, mais l’apparence d’un homme dans son beau costume très léger. Sans doute avait-il fait venir le tailleur de très loin et en guise de salaire l’avait avalé, n’était-ce pas plus pratique ?
Il se tenait bien droit. Ses mains très fines étaient gantées de blanc. Il portait une veste délicate d’un bleu roi étincelant, au col bleu marin étoilé de rouge, beige et vert. Les teintes discrètes et harmonieuses de l’étoffe rare recouvraient une chemise blanche brodée de chiens et de petits serpents. 
Il était coquet, et sa crinière coiffée très strictement. On aurait dit que chaque cheveu partait des yeux. 
Les poils étaient d’une couleur dorée rehaussée de liserés blancs. Le bouc parfaitement taillé, il avait la classe et la nonchalance d’un  dandy Anglais. 
Il dévora le plat qui semblait délicieux puis suça les os de Gerhard jusqu’au dernier. Il ne fit aucune tâche sur ses précieux vêtements.
Alors la grosse H. mit les os dans un sac, et s’en fût enterrer tout ça sous le rosier- (elle lança un petit os au Bichon blanc des voisins afin qu’il cesse d’aboyer)-.

Valente, alors qu’il rangeait son bazar arrêta son mouvement et regarda le vide. Il pensait aux histoires folles qui circulaient depuis des années. Histoires toutes plus saugrenues les unes que les autres.
Personne n’avait vu le Comte depuis sa métamorphose. 
Ce qui c’était vraiment passé, Valente Pacciatorene ne le saurait jamais, mais il n’oublierait pas le regard et les tristes yeux bordés de vert du Comte Von Blöderlöwe. 
Il n’oublierait jamais les papillons couleur de sang qui voletaient  tout autour de lui. 
J.W 2007http://blorzk.livejournal.com/PEINTURES_vignettes_2007.htmlPEINTURES_vignettes_2007.htmlshapeimage_1_link_0
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