Phocion et l’euthanasie

J’avais sous le bras La Leçon de peinture du duc de Bourgogne et sortais du Metro Filles du Calvaire.

J’ai toujours aimé ce nom qui m’évoque en me glaçant un peu, un groupe femmes au visage absent, genou légèrement plié sous un grand capuchon.

Une image qui serait plutôt celle d’un monument aux morts de la guerre de 14 s’il s’agissait d’une sculpture et d’un scène peinte au XVII eme s’il s’agissait d’une peinture.

Et puisque nous sommes dans ce registre cela m’amuse toujours lorsque E. me dit:

« —Non Jeudi je ne peux pas je suis à la Tombe… »

Je lui rends parfois visite à la Tombe, dans son studio monacal.

Tombe-Issoire, mais toge quand même…. ( lapsus/ je veux dire: tombe quand-même )

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J’ai assisté à cette scène: Une sorte de manifestation devant le cirque d’hiver.

Pas tellement de monde, des banderoles et une sorte de gravité malgré la fanfare qui jouait « Ah lalala c’est magnifique. »

Je me suis approchée en traversant.

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journal des arts

La leçon de peinture du Duc de Bourgogne
Anne-Marie Lecoq excelle à débrouiller les énigmes.
Dans François Ier imaginaire, elle avait reconstitué le système symbolique de la monarchie dans les premiers temps de la Renaissance française, avec Pierre Georgel, elle avait analysé La Peinture dans la peinture, deux essais brillants qui avaient frappé les esprits par leur originalité.
Cette fois, elle se livre à un commentaire de texte, l’analyse serrée de deux descriptions écrites par Fénelon à l’usage du duc de Bourgogne, petit-fils de Louis XIV et espoir de la dynastie, les seules pages d’« histoire de l’art », avant la lettre, qu’écrivit le Cygne de Cambrai.
De 1689 à 1697, Fénelon s’appliqua à former l’esprit de celui qui devait être le meilleur des rois – et qui mourut du vivant de son grand-père.
Fénelon commente deux œuvres de Nicolas Poussin, le Paysage avec les funérailles de Phocion et le Paysage avec un homme tué par un serpent.
Il invente un dialogue des morts : Poussin, mort en 1665, doit expliquer ses tableaux au peintre de l’Antiquité Parrhasius et à Léonard de Vinci.
Pour Anne-Marie Lecoq, plusieurs niveaux de lecture se superposent : une lecture proprement d’histoire de l’art, d’abord.
Elle dégage dans ces textes une vision de l’idéalisme classique, opposant Poussin à Rubens, la France à l’Italie, qui prépare l’émergence du néoclassicisme français avec un siècle d’avance.
Ensuite, Anne-Marie Lecoq donne à lire, et sa démonstration devient passionnante, les sens politiques cachés de ces deux textes.
Elle cite la fameuse lettre, d’une violence inouïe, que Fénelon adresse à Louis XIV, et qui ne fut sans doute jamais envoyée au roi : « Vous n’aimez point Dieu.
Vous ne le craignez même que d’une crainte d’esclave. » Face à un roi corrompu qu’il appelle à se convertir, Fénelon, sous couvert de peinture, souhaite le retour de l’âge d’or, de l’harmonie du Ciel et de la terre.
Ce sera le règne d’un enfant, le retour à « l’enfance perdue », aux premiers âges du monde. Le livre, très joliment édité, avec de nombreuses illustrations qui permettent de suivre pas à pas la démonstration, mêle ainsi art, littérature et politique. Anne-Marie Lecoq a dédié son essai à Marc Fumaroli.
On peut imaginer que l’auteur de L’État culturel et de L’Âge de l’éloquence n’a pas été mécontent de cet ouvrage, véritable fête de l’intelligence et grande leçon d’histoire de l’art.
Langers Pierre

L’Oeil – n° 549 – Juillet – août 2003

Anne-Marie Lecoq, La Leçon de peinture du duc de Bourgogne, Fénelon, Poussin et l’enfance perdue, Le Passage, 2002, 208 p., 25 euros.

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